À une époque où tout va toujours plus vite, les dessins de Jean-Jacques Sempé nous obligent à ralentir. Un musicien absorbé par son piano, un enfant qui joue, un cycliste dans une avenue démesurée ou une silhouette perdue au milieu des gratte-ciel de New York… En quelques traits d’une finesse infinie, Sempé racontait la beauté fragile de l’existence. Le Château de la Buzine lui consacre une grande rétrospective qui est bien plus qu’une exposition : une invitation à regarder le monde autrement.
Bien plus que le père du Petit Nicolas
Le nom de Jean-Jacques Sempé évoque immédiatement Le Petit Nicolas, créé en 1959 avec René Goscinny. Pourtant, réduire l’artiste à ce personnage devenu mythique serait passer à côté d’une œuvre immense.
Dessinateur de presse, illustrateur, chroniqueur du quotidien, Sempé est considéré comme l’un des plus grands illustrateurs de l’histoire du magazine américain The New Yorker.
Ses couvertures sont devenues iconiques. Elles montrent souvent un New-York monumental, presque vertigineux, où de minuscules personnages évoluent au pied d’immeubles gigantesques ou dans l’immensité de Central Park. Mais ces silhouettes discrètes ne sont jamais écrasées par le décor. Elles deviennent au contraire le cœur de l’image, révélant toute la poésie de l’ordinaire.
Une phrase de Sempé résumait parfaitement sa vision : « Mes personnages ne sont pas minuscules, c’est le monde qui est trop grand ».
Tout est là. Chez Sempé, les dessins ne parlent jamais des grands événements de l’Histoire. Ils racontent les femmes et les hommes, leurs rêves, leurs maladresses, leurs joies discrètes et leurs fragilités.
Il disait d’ailleurs préférer « l’aventure humaine » aux grands faits historiques. Un regard profondément humaniste qui traverse les décennies sans prendre une ride.
Une exposition qui ouvre les portes de son univers
Avec « Sempé – Rêver le monde », le Château de la Buzine propose la première grande exposition consacrée à l’artiste à Marseille.
Le parcours, organisé en six chapitres chronologiques, retrace près de soixante-dix ans de création. Une cinquantaine de dessins originaux côtoient autant de reproductions, des éditions rares, des photographies et plusieurs objets provenant directement de son atelier.
L’un des moments les plus émouvants de la visite est sans doute la découverte de ses outils de travail. On y voit ses célèbres plumes, auxquelles il était si attaché qu’il parcourait les papeteries pour retrouver un ancien modèle lorsque le fabricant en avait modifié la fabrication qui ne lui convenait plus. Un détail qui raconte beaucoup du personnage. Car derrière la légèreté apparente de son trait se cachait un perfectionniste.
Sempé résumait lui-même son travail par cette formule : « Plus cela semble spontané, plus cela me demande du temps. »
L’exposition revient également sur toutes les passions qui nourrissaient son imaginaire : la musique – notamment le jazz -, le vélo, les livres, le cinéma, les promenades et bien sûr les grandes villes, dont New York restera son décor de prédilection.
Chaque salle avec un code couleur particulier donne l’impression d’entrer dans une page de carnet où l’humour se mêle constamment à une douce mélancolie.
Quand Sempé rencontre Marcel Pagnol
S’il fallait choisir un lieu pour accueillir cette exposition, difficile d’imaginer plus juste que le Château de la Buzine.
Ancienne demeure de Marcel Pagnol devenue Maison des Cinématographies de la Méditerranée, le château célèbre un autre immense conteur de l’enfance.
Au fil de la visite, les passerelles entre les deux hommes deviennent évidentes.
L’un écrivait avec des mots, l’autre dessinait avec quelques traits de plume. Mais tous deux racontaient les mêmes choses : les vacances, les amis, les livres, la famille, les premières émotions, les paysages qui forgent les souvenirs.
« Il m’est arrivé de devenir, par moments, raisonnable… mais jamais adulte ». Une phrase qui aurait pu sortir tout droit de La Gloire de mon père.
Le parcours ne s’arrête pas aux dessins de Sempé.
Le Château de la Buzine a souhaité faire dialoguer son œuvre avec celle d’une dizaine d’illustrateurs et illustratrices contemporains installés à Marseille et dans la région.
Chacun a imaginé une création originale inspirée des grands thèmes chers à l’artiste : l’enfance, le vélo, les livres, la musique ou encore la poésie du quotidien.
Le Petit Plus : Tout au long de l’année, des projections, des lectures, des spectacles, des rencontres et des ateliers viendront enrichir la programmation, tandis qu’un parcours spécifique permettra aux enfants de découvrir l’univers de Sempé de manière ludique.
Par Eric Foucher / texte et photos












