À la fois comédien et apnéiste, Sven Narbonne a rendu possible la rencontre entre son métier d'acteur, l'image et l'univers sous-marin. Souffle, concentration, solitude et maîtrise du corps : entre l'ivresse des planches et et des profondeurs, il existe peut-être plus de similitudes qu’on ne se l’imagine.
Si nous avons souhaité vous parler de Sven Narbonne, c’est que son parcours est particulièrement hors-norme dans le milieu du sport de haut niveau et de la plongée en particulier. Originaire de Bandol, Sven Narbonne vient d’abord du théâtre : Conservatoire de Villeurbanne à partir de 2011, TNP, Le Roi Lear, Le Misanthrope, Duras, Racine, mais aussi mise en scène et quelques expériences marquante à l’écran (comme actuellement les Gouttes de dieu). Il joue encore en 2026 dans L’École des femmes mise en scène par Robin Renucci. Si sa progression en apnée est assez spectaculaire (212 m en dynamique bi-palmes, et plus de 100 mètres en profondeur dans la rade de Marseille) c’est sur ce parallèle étonnant entre deux performances (scéniques et sous-marine) que nous avons voulons l’interroger juste avant les Mondiaux où il s’est encore illustré en battant son record avec 104m.
Avant d’être apnéiste de haut niveau, vous êtes comédien, acteur et metteur en scène. Comment passe-t-on des planches de théâtre aux profondeurs de la Méditerranée ?
Tout d’abord, je suis en lien avec la Méditerranée depuis ma plus tendre enfance. J’ai grandi du côté de Bandol, où je faisais de la voile le week-end et, dès que possible, j’allais me baigner pour explorer les profondeurs marines.
Par la suite, je suis complètement tombé amoureux de la littérature et, plus particulièrement, du théâtre et de Shakespeare. J’ai trouvé chez Shakespeare, à un moment où ma vie était un peu compliquée, des vérités qui résonnaient très fort en moi et dans lesquelles j’ai su plonger. Je me suis dit que j’avais envie de me donner corps et âme à ces textes pour qu’ils puissent vivre sur les plateaux, pour les dire et pour que les gens puissent les entendre. Être un vecteur entre Shakespeare et l’oreille du spectateur et de la spectatrice contemporaine.
Cette plongée dans le vers, dans l’alexandrin, dans la poésie, dans le vers libre, résonne beaucoup avec l’apnée en profondeur.
C’est-à-dire qu’il faut se vouer complètement à cette activité. Quand on se lance dans un alexandrin, on prend une grande inspiration et on part dans un rythme de texte qui va nous amener jusqu’au bout de la pensée. Quand on part en apnée, on prend une grande inspiration et on descend vers des profondeurs où la pensée a aussi son rôle à jouer.
Dans cet échange entre le théâtre et l’apnée, il y a en commun la respiration, la gestion du stress et celle des émotions. Juste avant de monter sur scène, on peut ressentir le trac. Un stress que l’on peut éprouver exactement de la même manière lorsqu’on doit plonger à vingt, trente ou cent mètres.
À quel moment l’apnée a-t-elle cessé d’être un loisir pour devenir une véritable discipline de vie ?
Pour bien comprendre, il faut dire que, quand je parle de voile dans mon enfance, il s’agissait déjà de voile en compétition. J’ai toujours eu ce rapport à la compétition dans les sports que j’ai pratiqués, que ce soit la voile, le foot, le tennis ou d’autres.
Quand j’ai découvert l’apnée en piscine en 2018, au club du Loup Pendu, à Rillieux-la-Pape, à côté de Lyon, c’était au départ pour m’améliorer en chasse sous-marine. Très vite, j’ai découvert qu’autour de l’apnée en piscine, il y avait une organisation, une fédération, des compétitions, et ça m’a tout de suite piqué. L’envie de compétition est revenue.
Il m’a fallu ensuite quelques années avant de découvrir l’apnée en profondeur à Marseille, en 2023.
Cela correspondait à un autre moment un peu compliqué de ma vie, où la rigueur qu’impose l’apnée en profondeur est venue me secouer, me réveiller, dans un quotidien où je me laissais beaucoup plus aller.
D’une part, pour performer, il fallait changer de vie. D’autre part, mon entourage proche, notamment ma compagne Louise, a su me dire que je n’étais plus moi-même. C’est courageux de pouvoir dire ça à son compagnon et de lui faire comprendre qu’il faut que certaines choses changent.
C’est ce désir de compétition et de profondeur, ajouté au constat d’une vie qui n’était pas complètement en phase, qui a fait que l’apnée sportive est devenue une priorité.
Le théâtre demande de maîtriser son corps, son souffle, ses émotions et son trac. Retrouvez-vous paradoxalement les mêmes mécanismes lorsque vous vous retrouvez seul à plusieurs dizaines de mètres sous la surface ?
Oui, c’est exactement ça. Il y a beaucoup de ponts et de parallèles entre la maîtrise du corps sur un plateau de théâtre et lors d’une descente en profondeur.
Dans ma pratique au quotidien, lorsque je donne des ateliers de théâtre, j’intègre désormais des exercices d’apnée. Et inversement, dans ma pratique de transmission de l’apnée, j’intègre des exercices de théâtre.
Car, au-delà de la compétition, ce qui me semble important, c’est la transmission. Que ce soit dans le théâtre ou dans l’apnée, elle est au cœur de ma pratique. Il y a la compétition d’une part et la transmission de l’autre, qui est un pilier fondamental de mon quotidien.
Vous continuez aujourd’hui à mener ces deux carrières de front, entre tournages, théâtre, entraînements et compétitions. Comment arrive-t-on à concilier une vie d’artiste avec les exigences physiques d’un sportif de haut niveau ?
Effectivement, aujourd’hui, j’ai encore la chance de pouvoir mener les deux activités de front, sachant que la seule activité qui me rémunère, c’est le théâtre.
J’essaie de tendre vers une professionnalisation de l’apnée, de chercher des sponsors et des partenaires, mais c’est un chemin long et difficile.
Jusqu’à présent, j’ai toujours eu un peu de chance avec les agendas, et j’essaie aussi d’apprécier les moments où j’ai la possibilité de plonger.
Cette année, par exemple, j’ai raté le championnat de France d’apnée « à cause » de mon travail : je jouais au Festival des Fêtes nocturnes de Grignan dans L’École des femmes. Mais c’est comme ça. J’essaie chaque année de planifier au maximum pour trouver le temps de m’entraîner, mais aussi de travailler suffisamment pour être et rester intermittent du spectacle.
Enfin, sur certains projets sur lesquels je travaille, on répète l’après-midi et on joue le soir, ce qui peut parfois me libérer les matinées. Dans ce cas-là, elles sont toutes dédiées soit à la musculation, soit au sport, au yoga ou à la plongée. Je profite au maximum de mon temps libre, entre guillemets, pour pratiquer la plongée et l’apnée.
Votre histoire d’apnéiste est aussi très marseillaise et intimement liée au YCPR. Comment avez-vous commencé ici et quelles ont été les grandes étapes qui vous ont conduit du statut de débutant à celui de moniteur, puis jusqu’à l’équipe de France ?
En effet, Marseille a été un point clé dans ma vie d’apnéiste, et particulièrement d’apnéiste de profondeur.
Mais avant ça, j’ai découvert l’apnée à côté de Lyon, au club du Loup Pendu, avec Frédérique Cordier, qui était à l’époque la patronne de la brasse en apnée piscine en France. C’est elle qui m’a appris de nombreux aspects techniques : la préparation, la dernière inspiration, les bases de l’apnée.
Ensuite, à Marseille, j’ai commencé au Massilia Sub, un club historique de la ville, longtemps présidé par Morgan Bourc’his, ancien champion et recordman du monde d’apnée. C’est avec Morgan que j’ai pratiqué l’apnée en profondeur quasiment pour la première fois. Nous avons échangé lors d’une sortie et, à ce moment-là, il n’était pas du tout question pour moi de faire de la compétition en profondeur. Je ne voulais faire que de la piscine.
C’est lui qui m’a mis en tête l’idée de m’investir plus sérieusement en profondeur et qui m’a amené vers la compétition.
J’ai aussi rencontré au Massilia des gens comme Émile Mold et César Theroux. Malheureusement, le Massilia ne correspondait plus tout à fait à nos envies d’aller plus profond et d’explorer davantage l’apnée de compétition.
Nous avons donc créé l’école d’apnée de l’YCPR, où nous sommes désormais encadrants avec Émile, César et Louise Océane Delion, qui nous rejoint dans l’équipe.
Elle va d’ailleurs, elle aussi, viser une sélection en équipe de France pour les championnats du monde l’année prochaine.
Marseille est-elle un bon endroit pour devenir profondiste ? Qu’est-ce que la rade, les îles et les Calanques offrent (ou imposent) de différent par rapport aux grands spots internationaux d’apnée ?
Marseille est un endroit très exigeant pour l’apnée. Pour trouver des conditions idéales avec beaucoup de profondeur, il faut que de nombreux éléments soient réunis.
D’une part, pour atteindre de grandes profondeurs, la navigation est longue. D’autre part, de par son orientation, on est très exposé au mistral et à la houle qui l’accompagne, tout en étant très peu abrité de la houle générée par le vent d’est.
Par ailleurs, en Méditerranée, l’eau refroidit à partir d’une certaine profondeur : c’est ce qu’on appelle la thermocline. À Marseille, elle est particulièrement marquée. On peut avoir une eau à 25 degrés en surface qui chute à 15 degrés à 20 mètres, puis à 12 ou 13 degrés vers 80 mètres de profondeur.
Ces spécificités marseillaises en font un spot d’entraînement rigoureux. Mais lorsqu’on se retrouve sur des spots où les conditions sont plus douces, où l’eau est par exemple à la même température dans toute la colonne, cela nous offre un avantage ou, du moins, une meilleure préparation au quotidien.
Cependant, la beauté des paysages de Marseille, des îles et du parc, ainsi que la présence de la faune et de la flore sous-marines, notamment grâce au Parc national des Calanques, font de Marseille l’un des spots les plus beaux et les plus sauvages. En vingt minutes de bateau, on peut trouver des endroits absolument magnifiques.
Enfin, la particularité que nous avons avec l’YCPR, c’est que nous sortons toute l’année, y compris l’hiver. On essaie de maintenir trois à cinq sorties pendant cette période, si les conditions météo le permettent. Là, on entre dans un autre aspect de l’apnée : il fait froid et on travaille aussi sur le mental, avec des plongées un peu plus difficiles.
Vous venez justement de franchir pour la première fois la barre mythique des 100 mètres en bi-palmes dans la rade de Marseille. Comment prépare-t-on une plongée pareille et que se passe-t-il dans votre tête dans les minutes qui précèdent le départ ?
C’est une longue préparation, qui s’étale sur plusieurs années pour mener à cette plongée des cent mètres. C’est une plongée unique, puisqu’on ne franchit cette barre qu’une seule fois. Après, on y retourne.
Ce sont des années de préparation depuis mes premières plongées en avril-mai 2023. Je me rappelle très bien avoir discuté avec mon coach Émile sur la plage des Catalans : on s’était fixé comme objectif de réussir à atteindre cent mètres d’ici une dizaine d’années. Il se trouve que ça a été fait en trois ans, mais ça se réfléchit longtemps à l’avance et, ensuite, on met les choses en place.
Il y a un entraînement, une rigueur alimentaire et une hygiène de vie qu’impose la pratique, qui font qu’on peut se diriger plus ou moins rapidement vers ces barrières.
Pour moi, c’était un véritable objectif de franchir ces cent mètres. Je m’y suis donc préparé rigoureusement depuis le début.
Et puis, le jour J, il faut faire confiance au processus, aux entraînements et à toute l’expérience accumulée aux profondeurs précédentes. Surtout, on n’arrive pas à cent mètres comme ça, du jour au lendemain. Les jours précédents, j’avais fait 92 mètres, puis 95, puis 98 et enfin, après une journée de repos, je me suis lancé sereinement à la poursuite de cette profondeur effectivement mythique.
Vous racontez que la descente devient presque agréable lorsque vous vous laissez couler, mais que les 30 derniers mètres de la remontée brûlent énormément dans les jambes. Pouvez-vous nous raconter ces 100 mètres de l’intérieur : les sensations, le silence, le froid, l’effort et le moment où vous retrouvez enfin les apnéistes de sécurité ?
La plongée à 100 mètres se prépare longtemps à l’avance. Même quand on plonge à 10 h 30, dès 6 h 30 du matin, la préparation commence : yoga, étirements, exercices de respiration…
Une fois arrivé dans l’eau, sur le câble, il me reste trois minutes avant le départ. Là, j’essaie de rester concentré sur mes sensations et ma respiration, d’être attentif à ce que je ressens à l’intérieur plutôt qu’à ce qui m’entoure, et de me projeter dans la plongée à venir.
La particularité de celle-là, c’est que c’était la première fois que j’allais atteindre 100 mètres, donc je l’avais quand même beaucoup en tête.
Il reste ensuite deux minutes, puis une minute, puis trente secondes. On commence à envisager la dernière respiration. Une dernière grande expiration pour vider complètement les poumons, puis on inspire à fond. Et 3, 2, 1, c’est parti. On se retourne, on fait un canard et on commence à descendre.
Sur les vingt premiers mètres, je sais tout de suite si la plongée va être agréable ou non, en fonction de ma perception du temps que je mets à les parcourir. Sur cette plongée-là, c’était très agréable.
Puis je continue de descendre. J’ai en tête que c’est une plongée à 100 mètres, donc j’essaie d’évacuer cette pensée. Je fais mes mouvements pour faire remonter l’air dans ma bouche afin de pouvoir compenser jusqu’au fond. J’essaie de rester concentré sur l’instant présent et non sur les à-côtés, les pensées négatives ou le fait que je ne vais peut-être pas y arriver. Mètre par mètre, une chose après l’autre.
J’ai une alarme à 50 mètres sur ma montre qui me dit qu’il est temps d’arrêter de palmer. Puis je descends jusqu’à 75 mètres. Là, la plongée change : à 75 mètres, la pression est énorme sur le corps, le champ de vision se rétrécit, on a l’impression de faire partie de l’élément.
Quelques mètres avant d’arriver, ma montre sonne, à 97 mètres en l’occurrence. Je tends le bras, j’ouvre les yeux, je trouve une plaquette au fond que je vais remonter pour prouver que j’ai bien atteint la profondeur.
Et là, c’est parti pour la phase dynamique : la remontée, qui va durer environ 1 minute 40, après une descente d’environ 1 minute 40 elle aussi.
Je remonte. J’essaie de penser à ma technique, d’être rigoureux, concentré, de rester lucide et précis dans ce que je fais.
À 50 mètres, ma montre sonne à nouveau : elle me dit qu’il ne me reste plus que 50 mètres. C’est souvent une bonne nouvelle. Puis, à 30 mètres, l’apnéiste de sécurité numéro un me rejoint. À 20 mètres, c’est l’apnéiste de sécurité numéro deux.
À ce moment-là, on commence à préparer la surface, où il faut respecter un protocole très précis : une fois qu’on a percé la surface, il faut maintenir la tête hors de l’eau, ne pas laisser la bouche replonger, enlever son équipement facial — masque et pince-nez —, faire le signe OK avec les doigts, puis dire : « I’m OK ».
J’avais tout ça en tête, en plus de l’euphorie de me dire : « Ça y est, je vais y arriver. » Quand j’étais à une vingtaine de mètres sous l’eau, je savais que j’avais encore l’énergie et la lucidité nécessaires pour réussir cette plongée.
C’était déjà un mélange de très grandes émotions sous l’eau et, une fois à la surface, elles m’ont complètement saisi.
Plus on descend profond, plus la performance repose aussi sur une équipe invisible depuis la surface : coach, sécurité, bateau, autres apnéistes… Jusqu’où une plongée que l’on imagine très solitaire est-elle en réalité une aventure collective ?
Effectivement, on ne plonge jamais seul. C’est une règle de base, et ce genre de plongée le prouve complètement.
Pour réussir à atteindre une détente mentale suffisante, pour se dire « je mets ma vie entre les mains des gens qui sont à la surface », il faut avoir une confiance absolue dans le cercle de personnes qui organisent et assurent la sécurité de la plongée.
Sur une plongée comme celle-là, il y a un contrepoids en cas de problème. Il y a un responsable, coordinateur de plongée, qui va lire et vérifier les profondeurs sur le sondeur du bateau, et trois à quatre personnes chargées de la sécurité dans l’eau.
En plus de ça, on a de l’oxygène médical à bord en cas de problème et une relation directe avec le CROSSMED pour mettre en place, si nécessaire, une évacuation d’urgence vers les hôpitaux de Marseille, où la prise en charge par les médecins hyperbares est extrêmement efficace.
Si tout ce protocole n’est pas mis en place, il est impossible de plonger détendu. Si on n’a pas confiance en une seule personne de cette chaîne, c’est impossible.
Cette plongée est entièrement collective, dans le sens où elle est le fruit d’une collaboration entre un apnéiste qui réalise la performance et tout un univers qui se met en place pour lui permettre de l’accomplir.
Pour ma part, lorsque je ne fais pas de plongées profondes comme celle-là, le reste de l’année, je fais aussi partie des gens qui coordonnent et assurent la sécurité des camarades qui plongent avec nous à l’YCPR. C’est donnant-donnant.
Votre pratique de l’apnée semble naviguer entre trois univers : la compétition et la recherche de performance, l’exploration des fonds marins et l’image. Lequel de ces territoires avez-vous aujourd’hui le plus envie d’explorer ?
Je dirais qu’il y a un autre aspect que l’apnée met en avant et qui est peut-être ce que j’essaie le plus d’explorer à travers elle : la connaissance de soi, l’apaisement et l’acceptation de vivre avec soi-même.
C’est mon avis, mais pour vivre dans un monde complexe, pour ne pas dire plus, où les relations humaines sont compliquées, il est important de savoir se regarder en face, de se regarder dans un miroir, pour essayer d’être la meilleure version de soi-même. D’avoir le courage et l’honnêteté de reconnaître qu’on peut s’améliorer sur certaines choses.
Je pense que l’apnée permet ce genre de questionnement sur soi. Et qu’au-delà de l’image, de la performance et de la compétition, qui sont des piliers importants de l’apnée, ce qui m’intéresse le plus, c’est d’essayer d’être l’homme le plus honnête possible vis-à-vis de moi-même et de continuer à apprendre sur moi.
Et, en étant ainsi, j’espère être un homme meilleur pour mes concitoyens et pour les gens avec lesquels je vis.
Propos recueillis par Eric Foucher / Photo EF (portrait), Jean Louis Fernández (Théâtre), Thibaud Desnudes (Plongée)






