À l’occasion de sa première exposition personnelle à la Galerie Kokanas, nous avons rencontré Antoine Bonnet, illustrateur marseillais dont l’univers mêle cinéma, dessin et imaginaire. Une conversation autour du geste, du regard et des images qui racontent des histoires.
Dessins hyperréalistes au crayon de couleur, photocollages, mythologie revisitée, références au cinéma, à la photographie et à la pop culture… Antoine Bonnet construit un univers singulier, où chaque image semble suspendue au milieu d’un récit. À l’occasion de son exposition Tritons, il revient sur son parcours, son retour au dessin traditionnel, ses influences et sa manière d’aborder l’illustration comme un fragment d’histoire.
Pourquoi avoir choisi le dessin et l’animation comme vecteur d’expression ?
J’ai toujours aimé raconter des histoires en images. Le dessin a été un moyen très naturel de le faire. Puis j’ai découvert l’animation, qui m’a permis d’ajouter le mouvement, le rythme et le temps à ces images. Aujourd’hui encore, même lorsque je réalise une illustration fixe, je garde cette façon de penser héritée du cinéma et de l’animation :
je cherche à ce que l’image raconte quelque chose, qu’elle donne envie d’imaginer ce qui s’est passé avant ou ce qui arrivera après.
Est-ce que vous abordez une illustration comme un arrêt sur image d’un film qui n’existe pas encore ?
Je ne vois pas mes illustrations comme des arrêts sur image, mais plutôt comme des images qui donnent l’impression qu’une histoire existe déjà autour d’elles. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de raconter tout un récit, mais de proposer un instant suffisamment fort pour que chacun imagine ce qui s’est passé avant ou ce qui va suivre. Le cinéma et la photographie nourrissent énormément mon travail, mais surtout dans leur manière de construire une image. Une composition, une lumière ou une couleur peuvent raconter autant qu’une scène entière.
Pour l’exposition à la Galerie Kokanas, vous avez abandonné en partie le numérique pour revenir au crayon de couleur. Est-ce que ce retour au geste est aussi une manière de ralentir, voire de résister à une époque où tout va toujours plus vite ?
Je pense qu’il est très important de s’écouter et d’être aligné avec soi-même. J’étais très frustré par mon travail en numérique ces dernières années : j’avais l’impression de devoir aller toujours plus vite et de ne jamais être satisfait. Le retour au traditionnel a été libérateur.
J’ai réappris à composer avec la texture, les aspérités et les contraintes du médium, mais aussi à accepter que les choses prennent du temps.
Ce n’était pas une démarche de résistance au départ ; j’avais surtout envie de retrouver du plaisir à dessiner.
Comment Marseille où vous vivez maintenant nourrit votre imaginaire ? Est-ce que la lumière, la mer ou la diversité de ses communautés ont changé votre regard ?
J’ai toujours été fasciné par la mer, ses mystères, ses couleurs et tout ce qu’elle peut provoquer comme émotions. Ce sont des thèmes que j’avais un peu laissés de côté, mais vivre à Marseille les a inévitablement réveillés.
Voir cette immensité bleue presque chaque jour, imaginer ce qui se cache sous la surface… tout ça invite forcément à raconter des histoires.
Je pense que Tritons n’aurait probablement pas vu le jour de la même manière ailleurs.
Dans « Tritons », vous remettez au centre des corps masculins souvent représentés comme des objets de désir. Vous inversez en quelque sorte un regard longtemps réservé aux figures féminines. Est-ce que votre travail est avant tout militant, politique, ou simplement une façon de rendre visibles des imaginaires qui ont toujours existé mais qu’on a peu montrés ?
Il me semble important de pouvoir déplacer les regards, de jouer avec les codes de nos mythes et légendes, qui sont trop souvent racontés par des hommes, pour les hommes. Dépoussiérer la figure du Triton est une manière d’inverser les rôles et de permettre à chacun et chacune de projeter son propre imaginaire. Je ne dirais pas que mon travail est militant… j’ai surtout envie d’ouvrir des possibilités de lecture et que tout le monde puisse fantasmer !
Quand on parcourt votre univers, on retrouve des thèmes qui reviennent sans cesse : les corps, la photographie, le cinéma, les collages, la pop culture… Pourquoi ces obsessions ?
Tout simplement parce que c’est ce qui m’a construit. J’ai grandi dans les années 90, bercé par les dessins animés, les mangas, les jeux vidéo et le cinéma. Ce sont les premiers univers qui m’ont donné envie de dessiner. Les magazines de mode ont aussi énormément nourri mon regard. Ils m’ont appris à voir la photographie autrement : comme une image capable de raconter une histoire à travers une posture, une lumière ou un regard. Je crois qu’on ne choisit pas vraiment ses obsessions. Plus que des thèmes, je les considère comme un langage visuel qui définit aujourd’hui mon travail.
À l’heure où l’IA est capable de produire des images bluffantes en quelques secondes, vous passez des dizaines d’heures sur un dessin au crayon. Est-ce que cette lenteur et cette trace de la main deviennent aujourd’hui une forme de valeur supplémentaire, ou est-ce que vous refusez d’opposer ces deux pratiques ?
Il me semble vraiment important de réapprendre à composer avec les erreurs et les aspérités. Le dessin numérique ne me permettait plus vraiment ça. Je cherchais toujours à ce que tout soit « parfait », je faisais des Ctrl+Z sans fin, jusqu’à parfois perdre la spontanéité de l’image. Le dessin traditionnel m’a obligé à accepter qu’un trait ne puisse pas être effacé, qu’il fasse partie du résultat final. Je pense que cette idée dépasse le dessin. Les imperfections existent, il faut apprendre à composer avec elles, dans une image comme dans la vie.
Je ne pense pas qu’il faille opposer le dessin traditionnel et l’intelligence artificielle. L’IA peut être un outil extraordinaire. Mais ce qui m’intéresse personnellement aujourd’hui, c’est justement cette présence de la main, des hésitations, des imperfections.
Ce sont elles qui donnent du relief et une forme de vérité à une image. (Et entre nous, À quoi bon créer une image en quelques secondes, si elle ne transmet rien ?)
C’était votre première exposition personnelle. Jusqu’ici, votre travail circulait surtout sur les réseaux, dans la presse ou à travers des commandes. Qu’est-ce que ça change de voir les gens regarder les originaux, à quelques centimètres du papier ? Est-ce que vous avez redécouvert votre propre travail à travers leur regard ?
C’était une grande première, et je suis très heureux d’avoir enfin pu montrer mon travail dans un espace où les dessins sont réellement mis en valeur. Après plus d’un an à dessiner dans ma grotte, c’était exceptionnel de voir les réactions du public, de le voir s’intéresser à la technique, prendre conscience qu’il s’agit de crayon de couleur et observer toutes les textures que ça offre.
Cette exposition m’a aussi conforté dans l’idée que ce médium mérite d’être regardé autrement. Le crayon de couleur est souvent associé à quelque chose de très simple ou d’enfantin, alors qu’il permet une richesse de textures, de couleurs et de détails incroyable. J’ai envie de montrer qu’il peut porter des images aussi sensibles et complexes que n’importe quel autre médium.
Propos recueillis par Eric Foucher / Photos E.F et Antoine Bonnet









