Avec Stanislas Blohorn, la Camargue ne se contemple pas seulement : elle se vit, s’écoute et se goûte. Ou, comme il aime à le résumer : « La Camargue entre comme ça. Par le corps. »
C’est dans un décor presque irréel que nous avons rencontré Stanislas Blohorn : au cœur du Val d’Enfer, dans une carrière aux allures de cathédrale minérale, sous son installation TROUPEAU. Artiste plasticien, photographe, gardian et amoureux viscéral de la Camargue, il y était ce soir-là également aux fourneaux pour La Cuisine du Delta – « À la table du Silence d’Orphée ». Douze convives réunis autour d’une table pour traverser la Camargue « de la terre à la mer », entre canard, anguille, sanglier, bécassine, sel, iode et sons recueillis sur le territoire. Une expérience à l’image de son Mouvement Delta, où les frontières s’effacent entre création artistique, cuisine, environnement et transmission.
Tu es artiste, mais aussi gardian, profondément attaché à la Camargue. Est-ce que le Mouvement Delta est né d’abord d’une démarche artistique ou de la volonté de défendre un territoire que tu sens aujourd’hui menacé ?
J’ai commencé par être gardian. Et par croiser ces regards, ceux des hommes et des femmes avec qui j’ai grandi, des paysans, des pêcheurs, des employés agricoles. J’écoutais ce qu’ils me racontaient. Et je me suis senti chargé de ces regards-là.
J’ai grandi au Mas de Carrelet, notre mas familial face au Vaccarès, avec les taureaux et les chevaux de la manade Blohorn. Avant de savoir que j’allais devenir artiste, j’ai appris à regarder les bêtes, l’eau, l’herbage.
Mes grand-mères, les vieux Provençaux avec qui j’allais chasser et mon père m’ont donné cette curiosité. J’étais gourmand de tout, des odeurs, des goûts, de leurs histoires. La Provence, pour moi, c’est toute cette poésie, cette minéralité et ce limon. La cuisine était déjà là aussi, cette envie de recevoir, de faire partager.
Pendant le Covid, je suis revenu vivre à Carrelet, à la manade. Le matin, à l’Agachon, ce petit café en bord de route vers les Saintes-Maries-de-la-Mer, on retrouvait un berger, un gardian, un maçon, un riziculteur, un sagneur. Ce mélange de connaissances me fascinait. J’entendais aussi leur inquiétude. L’émotion, c’est la détresse locale.
J’ai acheté une caméra pour les écouter, pour garder leurs paroles. C’est devenu L’Homme et le Vaccarès. Patrick, je le connais depuis l’enfance. Le matin, à Carrelet, je l’entendais siffler avant même d’ouvrir les yeux. Des airs de Piaf, des chansons anciennes. Il était là auprès des bêtes, par tous les temps. Je le considérais comme une sorte de père gardian. Pendant le Covid, les arènes étaient fermées. Les taureaux qu’il avait élevés pour le combat partaient à l’abattoir. Ils allaient mourir sans combat. Et lui, il pleurait. Son regard ne me demandait rien. Son silence m’a broyé. Je suis monté dans le camion pour qu’ils ne partent pas seuls. Dans le camion, il y avait leur poids, leur souffle, le métal, cette proximité avec les bêtes. À l’abattoir, des hommes travaillaient. Marcel m’a ensuite appris à récupérer les têtes. Ce que je voulais accompagner, c’étaient ces vies, chacune d’elles. Il fallait regarder ce qui leur arrivait. Après, j’ai récupéré leurs crânes. Je les ai nettoyés avec Marcel, puis ramenés sur leur terre, dans le Vaccarès, et accrochés à des piquets. Ils sont devenus Les Gardiens de l’immensité. Je voulais redonner une présence à ces vies, répondre à ce que j’avais vu.
Le Mouvement Delta vient de là. Et au-delà du mot défendre, je veux parler de cette terre à travers ceux qui l’habitent. Quand ils perdent la possibilité d’y vivre, d’en prendre soin, de transmettre ce qu’ils savent, c’est toute une relation qui se défait. C’est cela qui me met en mouvement.
Pourquoi avoir choisi le mot « mouvement » plutôt que « projet » ? Qu’est-ce que le Mouvement Delta a vocation à mettre en mouvement : des artistes, des habitants, des scientifiques, des producteurs, des institutions ou tout cela à la fois ?
J’ai choisi « mouvement » parce que je veux que d’autres s’en emparent, qu’ils en fassent quelque chose que je n’aurais pas imaginé. Que ça continue au-delà de moi.
Je suis convaincu que notre époque a besoin d’un mouvement artistique qui reparte du rural, de ces terres et des gens qui les habitent.
La poésie permet d’oser dire, de questionner la norme. Frédéric Mistral m’inspire beaucoup pour cela. Il a porté une langue, une culture, un art de vivre. Avec le Museon Arlaten, il a aussi donné une place aux objets, aux gestes, à la mémoire populaire. Je dis souvent qu’il a poétisé la politique. Le delta lui-même est un mouvement. L’eau descend des montagnes, traverse des villes, transporte des matières qui se déposent et fabriquent une terre. La Camargue, c’est ce limon qui nous porte.
À notre tour, nous faisons remonter vers la ville ce qui naît ici. La première année, j’ai dressé sept crânes sur le porche de l’hôtel Doutreleau, rue des Arènes, à Arles. Ma grand-mère était née dans cette maison. On voit encore un de ces totems quand on monte vers les arènes. Les taureaux revenaient en ville, dans son histoire à elle aussi. C’était une manière de lui rendre hommage. Puis j’ai montré ces œuvres au Jules César, à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, sur la place de la mairie.
Ce pont entre la terre et la ville compte beaucoup pour moi. Je relie les marais où j’ai grandi aux rues d’Arles. Pia Copper et Julien Batifol ont accompagné ces premiers passages vers les lieux d’art. À la galerie Sinibaldi, avec Manifeste Esthetic, nous avons travaillé une tour de 89 têtes. Ces rencontres ont donné d’autres formes à ce que j’avais ramené.
Au départ, il y a toujours ces pêcheurs, ces gardians, ces bergers, ces sagneurs. Je les appelle les scientifiques qui n’ont pas écrit de livres.
Autour d’eux viennent des artistes, des chefs, des chercheurs, des architectes, des institutions. Je veux que leurs connaissances se frottent, qu’ils puissent se contredire aussi. Quand quelqu’un s’empare d’une matière ou d’une question et en fait quelque chose que je n’avais pas prévu, le mouvement commence à vivre par lui-même.
Je dis souvent qu’on n’est pas Camarguais, on le devient. Par son engagement, par le temps qu’on passe avec cette terre, par ce qu’on apprend de ceux qui la vivent. J’ai grandi ici, mais cette relation continue à se construire. Chacun peut y prendre sa place.
Le triangle du delta apparaît depuis longtemps dans ton travail comme une sorte de signature. Que représente-t-il pour toi aujourd’hui : un territoire géographique, un écosystème, une identité ou presque une manière de penser le monde ?
C’est une marque. C’est un triangle, c’est un delta. Et c’est d’abord trois points. Le troisième m’intéresse parce qu’on reste trop souvent enfermés dans deux idées qui s’opposent. L’homme d’un côté, la nature de l’autre. Protéger ou exploiter, autoriser ou interdire. Ce qui manque, c’est de la porosité, un endroit où quelque chose peut encore passer. Je pense à la pointe de Mornès, aux passages de troupeaux vers le bois des Rièges, que j’appelle notre mangrove provençale.
Je veux qu’on pense aussi le passage, ce qu’une transhumance entretient, ce qu’elle transforme.
Quelle place donne-t-on aux bergers, aux gardians, aux riziculteurs qui connaissent ces lieux ? Cette zone de relation, c’est pour moi le troisième point. Le delta, c’est aussi le limon qui nous porte. Cette terre arrive d’ailleurs, se dépose, puis des vies et des cultures se développent dessus. Je lui ai ajouté une flèche. Elle porte quelque chose du Mistral, et surtout l’action.
Quand je vois un marais qui souffre, je pense à ouvrir une martelière, cette vanne qui fait circuler l’eau. À répondre dans le présent. Je dis souvent qu’il faut sauver cette vie au présent. Planter un piquet, c’est aussi ça, donner une forme à ce qu’on ne veut pas laisser disparaître.
Tes premières œuvres liées au Delta sont très physiques, crânes de taureaux, vase, sel, salicorne, barbelés, eau… Pourquoi était-il important pour toi de travailler avec la matière même de la Camargue plutôt que simplement de la représenter ?
La matière est venue avec ce que je vivais. Après le camion, il a fallu récupérer ces têtes, les porter. Marcel avait travaillé à l’abattoir. Il m’a appris les gestes. Avec lui, j’ai découpé et nettoyé ces têtes. Ce qu’on appelle un « massacre », c’est le crâne avec ses cornes. Au milieu du front, il restait le trou laissé par le Matador, le pistolet d’abattage à tige captive. J’ai ramené ces têtes sur leur terre, dans le Vaccarès, au Trou de l’Or. Un soir de pleine lune, en juin 2021, j’ai planté un piquet et j’y ai accroché un massacre, face au coucher du soleil.
Le matin, quand j’allais les photographier, je voyais la lumière du soleil levant passer dans le trou. Cette marque de la mise à mort s’éclairait. Elle redonnait vie, d’une certaine manière, à ces visages. C’est à partir de là que je dis que le trou est la question et le piquet la réponse. Il restait encore un peu de chair sur ces massacres. Dans la vase, elle finissait de se décomposer. Le territoire achevait de transformer ces têtes. Puis des araignées ont trouvé refuge dans les trous. La nuit, elles sortaient des crânes, tendaient leurs fils entre les cornes pour attraper les moustiques. J’avais ramené ces taureaux sur leur terre et du vivant venait déjà s’y installer.
Depuis, 107 crânes sont passés entre mes mains. Ce sont 107 visages. Chacun a sa forme, ses marques. Les taureaux ont aussi un nom. On les appelle, on les reconnaît, on connaît leur caractère.
Il y avait quelqu’un qui vivait avec chacun d’eux. Quand je travaille une tête, je pense à cette bête-là, à son souffle, à ce qu’elle a été. Dans le troupeau, je cherche à retrouver l’individu. Les Gardiens de l’immensité parlent aussi du Vaccarès qui souffre, de ces taux de sel extraordinaires.
Je dénonce la détresse de l’étang et une sanctuarisation qui écarte ceux qui savent le gérer.
À mes yeux, cette exclusion aggrave le problème. J’avais cinq ans. Mon père nous réveillait vers quatre heures, avec un gant froid sur le visage. Au mas, on tirait les postes de chasse au sort. Ensuite on montait dans le barquet, cette barque à fond plat qu’on pousse avec une perche, la partègue. Il y avait mon père, les enfants, le chien. On remuait, on faisait du bruit. Il nous a dit d’arrêter, de ne plus bouger. Et là, tout est devenu audible. Les roseaux, les oiseaux, les grenouilles, des cris dans la nuit. Je me souviens de son cigare, du cuir mouillé, de la vase. Il reste quelque chose de cette vase en moi.
La Camargue entre comme ça, par le corps. Un crâne pèse, le barbelé accroche, le limon retient les pieds.
Ouvrir une martelière, monter à cheval, planter un piquet, tout cela demande une présence du corps. Je compose avec ces matières comme en cuisine. Elles ont leur résistance et elles m’apprennent comment travailler. Dès qu’on intervient sur cette terre, on rencontre aussi des limites, des usages, des autorisations. La norme entre dans le travail. Je veux la questionner par un geste, regarder ce qu’elle permet et ce qu’elle empêche. Le verre prolonge cette recherche. Dans Second Souffle, une dent de taureau intervient, par sa combustion, dans la fabrication d’une relique de verre soufflé. Ce qui reste de l’animal participe à une autre matière. Les Arènes de sel, sur lesquelles je travaille, me font aussi composer avec le vent, le sel, le temps. Ces crânes m’obligent à regarder la mort en face. Ce n’est pas la mort qui me hante, c’est la fuite, le fait de s’en détourner.
Rendre visible la mort, c’est réintroduire une forme de vérité. Dans mon travail, la vie, l’amour et la mort sont liés. Quand on enlève la mort, on comprend moins bien l’amour.
Au début, on me disait que ces installations étaient éphémères. Pour moi, c’est l’acte qui compte. Le vent, le sel, le temps travaillent la matière. Le geste a eu lieu, et il peut continuer à agir chez celui qui l’a vu. Patrick m’a dit un jour « Stanislas, on accompagne le sauvage, on ne lui impose pas. Avec les bêtes, un coup de corne vous fait vite comprendre cette phrase. Elle reste avec moi quand je crée.
Avec La Cuisine du Delta, tu as fait du repas une autre manière de raconter le territoire, du doux au salé, de la terre à la mer. À quel moment as-tu compris que la cuisine pouvait devenir, elle aussi, un médium artistique ?
La cuisine a toujours été là. Enfant, on m’appelait déjà le saucier car j’ai toujours mis le doigt dans la sauce.
Mon père était un fin cuisinier, un épicurien. Je le regardais faire sa soupe de poissons, la passer au torchon, écraser, filtrer, presser encore pour en tirer cette matière, cette texture. Il parlait de la substantifique moelle. La table, cet art de recevoir, faisaient partie de mon éducation. À la chasse, à la pêche, je posais des questions aux vieux. Ce que mange une sarcelle, pourquoi une bécassine a ce goût, dans quel milieu elle vit. Derrière, il y avait aussi les histoires qu’on racontait à table, les matins de chasse, les gens avec qui on les avait vécus. Un matin d’hiver, je filmais « Sans Chemise », un pêcheur du Vaccarès qu’on appelait comme ça. Dans le froid, je le regardais planter ses piquets pour replacer ses filets. Il m’a donné des favouilles vivantes, ces petits crabes. Dans mon C15, j’avais deux sarcelles mortes rapportées de la chasse. J’ai posé les sarcelles sur les crabes, devant la caméra. Les favouilles bougeaient encore. Je voyais cette nature morte encore vivante. Le soir, j’ai cuisiné. Dans la nuit, j’ai dessiné au charbon les premières esquisses de La Cuisine du Delta.
Le repas avait trouvé sa géographie. On partirait du doux, de la terre, puis on descendrait vers le salé, avec cette nuance d’iode qui monte entre les plats. On sent la mer et le sel arriver.
J’ai appelé Armand Arnal. Il a ouvert la Chassagnette et son équipe à cette recherche. Avec sa brigade, nous avons donné une forme à ce repas. Il a été une sorte d’éditeur de cette vision. La sarcelle et la favouille sont devenues un plat qui porte cette rencontre. Je prépare séparément une soupe de favouilles, avec les carcasses de sarcelle pour le fond. La sauce réunit cette matière, l’iode du Vaccarès et la douceur des marais. Ce que j’avais vu dans le C15 se retrouve dans le goût.
À la Chassagnette, cette recherche a aussi donné un agneau dans sa croûte de sel, un sandre dans la cendre, des petites fritures du Vaccarès. L’agneau enfermé dans le sel posait déjà la question de cette terre où le sel gagne. Ces matières permettent de parler de la salinisation, de ce que l’eau fait vivre. On le partage dans un repas, avec le plaisir de manger et de découvrir. Pour moi, la table est un des lieux de rencontre les plus importants. On reçoit, on échange, on raconte. Avec La Cuisine du Delta, j’y amène ce qui m’a éveillé depuis l’enfance, et la Camargue entre dans le corps.
La Cuisine du Delta convoque des animaux, des plantes, des producteurs, des gestes, mais aussi des sons et des paysages. Cherches-tu finalement moins à faire goûter la Camargue qu’à faire comprendre son fonctionnement et ses fragiles équilibres par les sens ?
C’est en la goûtant qu’on commence à la comprendre. Une odeur me ramène immédiatement à un marais, à mon enfance, à quelqu’un. Le goût touche cette mémoire très profonde. On se nourrit de tout, du regard, du toucher, de l’émotion, de l’odeur, de la température.
C’est cette émotion-là que je veux transmettre. Ces goûts arrivent avec une mémoire. Il y a un marais, une saison, quelqu’un qui s’est levé pour poser son filet. C’est cette vie-là que je veux amener à table. Certaines nuits de pleine lune, j’enregistre les taureaux, leur souffle, leurs cris quand ils se battent. J’enregistre aussi les marais. Cette présence dans la nuit participe à l’œuvre. Je passe de la cuisine au son, à l’image, parce que chaque forme permet d’entrer autrement dans le territoire. C’est l’idée d’une œuvre totale.
Je parle de « cuisine du doute » parce que je goûte, je touche, je me trompe, je recommence. Je laisse mijoter. La matière peut contredire l’idée que j’avais en tête. C’est comme ça que l’instinct s’affine, que l’intuition se travaille.
On devient attentif à une nuance, on accepte d’apprendre. Je cuisine aussi pour savoir ce que je pense. Et surtout pour transmettre des goûts, des gestes, une mémoire qui risque de disparaître. Il y a des hommes et des femmes derrière ces goûts, des gens qui se lèvent chaque matin depuis des générations. Autour d’une table, un pêcheur, un scientifique, un élu peuvent partager cette expérience. Ensuite, chacun met ses mots sur ce qu’il a éprouvé. La discussion commence avec quelque chose qu’ils ont vécu ensemble. Pour moi, l’engagement peut commencer là.
Tu as présidé l’association « La Camargue à l’UNESCO » et tu en es aujourd’hui vice-président. Elle cherche à fédérer élus, agriculteurs, scientifiques, associations et habitants. Où s’arrête l’artiste et où commence le militant environnemental ? Considères-tu qu’il n’y a plus de frontière ?
Je parle d’engagement plutôt que de militantisme. Ça vient de ce que je vois, de ces gens que j’écoute, du besoin de trouver des moyens de les faire entendre. Ceux qui vivent le territoire doivent s’occuper des bêtes, de l’eau, de la terre. Ils ont parfois peu de temps pour prendre la parole, alors que leurs connaissances doivent compter dans les décisions. J’ai présidé La Camargue à l’UNESCO pendant trois ans. J’en suis aujourd’hui vice-président. Cette expérience m’a fait traverser une Camargue que je connaissais depuis petit, mais dont j’ai découvert encore davantage la diversité. De Port-Saint-Louis à Aigues-Mortes et au Grau-du-Roi, on rencontre plusieurs histoires, plusieurs collectivités. La Région Occitanie soutient notre projet. L’association cherche aussi à faire le lien entre les Bouches-du-Rhône et le Gard, entre Arles et la Camargue gardoise. L’eau circule dans ce territoire, même quand les cadres administratifs changent. On remet autour d’une même table des élus, des agriculteurs, des scientifiques, des habitants.
Ce travail m’a appris à parler avec les élus et à comprendre comment se prennent les décisions qui touchent ces terres. Je combats aussi le choix de la ligne aérienne à 400 000 volts entre Feuillane et Jonquières. Ce projet, lié à la décarbonation de la zone de Fos, engage l’avenir d’un paysage et de ceux qui le vivent. Je veux qu’on examine ses conséquences et ses alternatives avec eux. Là, on voit très concrètement comment une décision transforme un territoire.
En Côte d’Ivoire, j’accompagnais Bonne-Maman sur les routes de terre rouge, vers les dispensaires où elle allait aider. Je me souviens surtout des visages, de la joie quand elle arrivait, de sa manière d’aller vers les gens. Cette attention m’a été donnée. Comme les gestes de mon père, les histoires de mes grand-mères, ce que Patrick m’a appris auprès des bêtes. Aujourd’hui, j’en fais quelque chose par les films, par les œuvres, par l’association. J’ai reçu une mémoire et une responsabilité de la faire passer à d’autres. L’association me permet de porter des questions auprès des décideurs. Un film, une installation ou un repas me permettent de les faire ressentir. Je passe de l’un à l’autre parce que ce sont les mêmes gens, la même terre, qui m’occupent.
La Camargue est un territoire façonné à la fois par la nature et par l’homme. Comment préserver ses écosystèmes sans la transformer en sanctuaire figé, tout en continuant à faire vivre ceux qui l’habitent, l’élèvent, la cultivent ou la pêchent ?
En continuant à l’habiter. Il faut penser à la nature comme on pense à son prochain. Se demander ce qui lui arrive, de quoi elle a besoin, et répondre. Un gardian regarde l’herbage parce que ses bêtes en dépendent. Le pêcheur regarde l’eau, le sagneur le roseau. Ils vivent avec les conséquences de leurs gestes. Cette responsabilité quotidienne, c’est pour moi l’écologie humaniste et relationnelle.
Pour penser un territoire, encore faut-il pouvoir l’habiter. Les vieux goûtaient l’eau des roubines, ces canaux, avec le doigt. Ils savaient si elle était trop salée. Ensuite il fallait lire le vent, ouvrir une martelière au bon moment, faire circuler l’eau.
C’est une cuisine du territoire, avec une part d’instinct, d’intuition, et une longue fréquentation des lieux. On dispose aujourd’hui d’autres outils. Je veux que ces connaissances puissent se rencontrer. Quand un pêcheur disparaît, on perd aussi quelqu’un qui regardait la même eau depuis quarante ans, et qui portait ce que son père lui avait transmis. Il y a une biodiversité naturelle et une biodiversité sociale à transmettre. Je conteste une protection qui écarte ceux qui vivent le territoire des décisions sur son avenir. Ce que savent un berger, un gardian, un riziculteur doit compter dans les décisions.
Il faut pouvoir l’entendre, le discuter. Qui décide de la manière dont on va habiter ces lieux ? Cette question doit rester ouverte à ceux qui sont là et qui vivent là. Et nous devons aussi regarder ce que nos usages abîment et les faire évoluer. Ce qu’un passage de troupeaux entretient, ce qu’il transforme, ce qu’il abîme éventuellement. Il faut l’observer avec ceux qui le pratiquent. Ce qui me paraît grave, c’est de ne plus pouvoir agir quand on voit le milieu souffrir. Et si les pêcheurs, les gardians, les chasseurs, les bergers ne sont plus là, on perd aussi ces témoins. Je veux que les jeunes aient encore la liberté d’apprendre ici, de pêcher, de cultiver, d’élever, de chasser. Ils doivent pouvoir construire leur propre connaissance de cette terre. La chasse m’a appris à attendre, à écouter quand le soleil se lève. Je la vis comme une méditation active avec le territoire. Habiter demande cette sensibilité et cette responsabilité envers le vivant.
Le dérèglement climatique, la montée des eaux et la progression du sel sont déjà très concrets dans le delta. Le Mouvement Delta a-t-il aussi vocation à devenir un laboratoire où artistes, scientifiques et acteurs locaux pourraient imaginer de nouvelles manières d’habiter ce territoire ?
Le laboratoire existe déjà. Il commence sur le terrain. Un gardian ou un berger remarque une plante qui apparaît, un pêcheur voit un passage se modifier, un chercheur suit les changements de l’eau et des sols. Il faut que ces observations puissent se rencontrer et nous aider à agir.
La ZACAM, la Zone Atelier santé-environnement Camargue du réseau des Zones Ateliers du CNRS, a expérimenté La Cuisine du Delta lors de son assemblée générale de novembre 2025. Elle l’a reconnue comme un outil contributif de recherche. Cela m’importe parce qu’une expérience sensible peut aussi aider à comprendre un milieu et les gens qui le vivent.
Avec Rudy Ricciotti et François Fontès, nous travaillons sur la maison du gardian. Cette icône de la Camargue pose une question très concrète. Comment une maison de gardian peut-elle remettre en discussion la présence d’un homme sur des terres dont l’accès lui est aujourd’hui interdit ?
Je veux qu’on puisse justifier cette présence, qu’on pense la maison comme celle d’un témoin qui vit là, observe et prend soin. Il nous faut davantage de témoins pour adapter notre relation aux changements. Le gardian voit le sel gagner un endroit, une plante apparaître, l’eau se déplacer. Comment imagine-t-on ses gestes et son habitat demain ? Une maison de pêcheur, de gardian, de berger doit pouvoir entrer dans cette réflexion. Je regarde aussi le Bungalow du Cameroun de Jean Prouvé, la Bulle six coques de Jean-Benjamin Maneval, le Flamant Rose de Troie de Porky Hefer. Ces formes nourrissent notre recherche sur des habitats démontables, déplaçables, des endroits où un habitant, un chercheur ou un artiste pourraient séjourner.
Ce qui m’intéresse, c’est la vie que ces architectures rendent possible, et la façon dont elles peuvent s’adapter au milieu. Ces recherches ont besoin de moyens, de temps, de résidences, et de rémunérer ceux qui créent et transmettent. Il faut pouvoir éprouver une proposition, regarder ses effets, la faire évoluer. Face au dérèglement climatique, je veux qu’on garde cette capacité d’agir ensemble. Le gardian voit ce qui change parce qu’il est là. Cette connaissance quotidienne peut nous aider à nous adapter.
Après l’art, la photographie, les installations, La Cuisine du Delta et ton engagement environnemental, quelles seront les prochaines traductions concrètes du Mouvement Delta ? Jusqu’où souhaites-tu emmener ce mouvement et, surtout, qui aimerais-tu voir le rejoindre ?
Depuis juillet 2026, Le Silence d’Orphée fait de TROUPEAU, au Val d’Enfer, aux Baux-de-Provence, un lieu où d’autres artistes viennent travailler. Quand Audrey Freeman y a dansé, j’ai regardé ma propre installation autrement. Sous ces têtes immobiles, un corps vivant venait danser. Ces âmes du troupeau revenaient vers nous, d’une certaine manière, et la danse leur redonnait une vie. Cette rencontre entre la mort des bêtes et le mouvement d’un corps vivant me fascinait.
Une œuvre peut engendrer une autre œuvre et déplacer aussi celui qui l’a faite.
Le collectif Trans(form)anse, mené par Margaux Berger, travaille en immersion. Guillaume Queau prépare un solo autour du taureau. Oiseau et Dame Blanche composent du son. Fred Chemama a installé sa Foz Machine pour une intervention photographique de nuit. Chacun arrive avec son langage et fait apparaître quelque chose que je ne pouvais pas faire seul.
Le 24 octobre 2026, Rudy Ricciotti et Alexis Chiari seront au Val d’Enfer pour le premier chant des Voix d’Orphée, consacré au vide. Un architecte et un psychanalyste vont partir de ces crânes, de l’espace entre les têtes, de cette pierre. Je veux voir ce que leurs regards feront apparaître. Le vide aussi est une matière. Une de ces têtes est partie à Cerveteri, près de Rome, pour une performance avec Alberto Sorbelli. Cette expérience a aussi ouvert des échanges autour du cinéma avec Philippe-Alain Michaud et Mitra Farahani. Et dans ce qui vient maintenant, il y a aussi l’écriture. C’est mon père qui m’a poussé à récupérer toutes ces têtes. Quand je suis allé chercher les premières à l’abattoir, après le regard de Patrick, j’ai eu la possibilité d’en récupérer plusieurs. Ça me paraissait fou. Je ne savais pas encore ce que j’allais en faire. Lui venait d’apprendre sa maladie, il entrait dans son propre combat. L’idée que ces taureaux n’aient pas eu le leur lui était insupportable. Il m’a dit « Prends-les toutes. Prends-en un maximum. » Il m’a donné le courage de cette folie qui, aujourd’hui, n’en est plus une. Il a nourri toute la suite.
Un soir, au Val d’Enfer, je me suis assis sous les premiers crânes. J’étais épuisé. J’ai pleuré parce que j’aurais voulu que mon père voie ça. Il n’avait pas besoin de comprendre, il avait déjà tout compris. Il m’avait dit de continuer. Alors je continue. J’ai écrit une nouvelle qui raconte ces taureaux morts sans combat, les gestes du gardian, tout ce que j’ai vécu après ce camion. Mon père, Patrick et la vie à Carrelet y sont présents. J
e veux que cette histoire puisse passer par une autre voix. J’aimerais beaucoup que mon ami Slimane Dazi lise ce texte. Il a tourné au Mas de Carrelet avec Tony Gatlif pour Tom Medina. Patrick l’a déjà initié aux gestes du gardian qu’il incarne dans le film. Un héritage se transmet aussi comme ça, par une histoire qui peut être reçue et portée par quelqu’un d’autre. C’est cette vie autour de la manade Blohorn que je veux transmettre. Je veux rencontrer les habitants d’autres deltas et d’autres zones humides, faire circuler les œuvres et les goûts.
La Cuisine du Delta est allée jusqu’à Gstaad. J’aimerais maintenant la faire remonter vers Genève, avec les goûts et les histoires qui ont pris forme ici, à l’embouchure. Nous sommes au bout du Rhône, mais tout ce qui arrive ici vient de plus loin. Alors remontons. Des échanges se développent avec Venise autour des totems, du verre et des savoir-faire, au-delà du seul cadre de la Biennale. Des ponts se dessinent aussi avec les Grandes-Serres de Pantin. Je veux des lieux où les films, les photos, la cuisine, la danse et les installations puissent se rencontrer et être vécus. J’aimerais faire venir Emanuele Coccia, Baptiste Morizot et Gilles Clément au contact des œuvres et des habitants. Partir d’un marais, d’un crâne, d’un repas, et voir quelles questions cette rencontre fait naître.
J’invite aussi Alexandre Mazzia, Nadia Sammut ou Emmanuel Perrodin à venir travailler à partir de ces matières, de ces histoires, pour les amener à table. Et j’aimerais associer Matthieu Poitevin à la réflexion sur l’habitat. Je voudrais qu’ils travaillent avec les pêcheurs, les gardians, les paysans, sans qui nous ne sommes que des intellectuels en bottes. J’aimerais que des fondations comme LUMA ou TBA21, par exemple, s’intéressent à ces recherches, puissent les accueillir et les financer. Nous aider à leur donner de la durée, accueillir les artistes, rémunérer le travail, permettre aux habitants et aux chercheurs de se rencontrer. Je veux surtout que les jeunes trouvent là un terrain, des outils, la liberté de créer et de prendre la parole. Qu’ils puissent essayer, se tromper, nous apprendre quelque chose. Les formes pourront disparaître. Si une mémoire, une manière de regarder et de travailler ensemble continuent chez eux, le mouvement aura fait son travail. Cette graine d’empathie qui m’a fait prendre une caméra, monter dans un camion, planter un piquet, je veux qu’elle pousse chez d’autres.
Que ceux qui viennent après nous aient encore un territoire à vivre. Qu’ils puissent à leur tour en assurer la transmission. Le Mouvement Delta est aussi leur tremplin, une école du réel où la création est un acte de résistance.
À tout cœur combattant, l’amour est horizon.
Propos recueillis par Eric Foucher / Photos EF et Stanislas Blohorn















