Masques, statues, objets rituels, artisanat et création contemporaine : derrière une discrète façade de la rue d’Italie, Gondwana African Art déploie un étonnant voyage à travers les cultures africaines. À la fois galerie, boutique et lieu de rencontres, l’adresse fait dialoguer objets anciens et regards contemporains.
Une histoire d’amour avec l’Afrique
Avant de devenir galeriste, Frédérique Doublat a suivi des études de pharmacie et fait carrière dans ce domaine. Mais sa sensibilité artistique remonte à l’enfance : « Depuis petite, je voulais faire les Beaux-Arts. J’ai toujours adoré le côté créatif. »
Son histoire avec l’Afrique se construit au fil de ses voyages et de son activité professionnelle, qui l’amène notamment à travailler avec le continent. Le véritable déclic se produit sur place : « Quand tu es en contact avec l’art africain, l’animisme et toute la puissance créative qu’il y a là-bas… ça m’a complètement bouleversée. »
Au fil des séjours, une autre rencontre va être décisive : celle de Mathias Lafon, collectionneur et marchand d’art installé à Ouagadougou, qui rassemble depuis des décennies des pièces collectées en Afrique de l’Ouest. À ses côtés, Frédérique affine son regard, mène ses propres recherches et part à la rencontre des artisans et des objets dans les villages.
De cette amitié et de cette passion commune naît l’idée d’un lieu capable de créer un pont entre Marseille et l’Afrique. Frédérique, également engagée dans plusieurs associations, ouvre finalement Gondwana African Art fin 2020. Son nom fait référence au Gondwana, l’ancien supercontinent dont est notamment issue l’Afrique.
Des objets, mais surtout des histoires
Au 40 rue d’Italie, la galerie prend place dans un vaste espace aux volumes généreux dont l’architecture brute participe au caractère singulier du lieu.
Masques, statues, statuettes, poteries, mobilier, bijoux, instruments de musique et objets usuels ou rituels y proviennent notamment du Burkina Faso, du Mali, du Ghana, de Côte d’Ivoire et du Niger. Des pièces parfois modestes, parfois monumentales, choisies autant pour leur beauté que pour leur histoire, leurs usages et leur portée symbolique.
Car ici, l’objet africain n’est jamais réduit à sa seule fonction décorative. Frédérique aime en raconter l’origine, les rites et les croyances : « Ce qui m’intéresse, c’est de savoir à quoi ça sert. Ce sont souvent de très belles histoires. »
Poupées de fertilité, talismans, objets liés au deuil ou à la protection : nombre de ces pièces accompagnent les différentes étapes de l’existence. « Ce sont des objets de transfert. Ils servent, ils aident à passer des étapes », explique la galeriste.
Certaines pièces anciennes proviennent directement de ses collectes en Afrique de l’Ouest. D’autres ont appartenu à des collectionneurs français, notamment marseillais. « Marseille, c’est quand même un vivier, entre les officiers de marine, les médecins et tous ceux qui ont rapporté des objets à l’époque. »
Le contemporain trouve également sa place avec des créations en métal ou en matériaux recyclés, des peintures et, depuis 2025, une collection de photographie africaine contemporaine développée avec Alain Watellier et l’association Gondwana Photography. Les prix s’étendent de quelques dizaines d’euros à plusieurs milliers pour les pièces les plus exceptionnelles, afin de s’adresser aussi bien au curieux qu’au collectionneur averti.
Quand le contemporain dialogue avec l’ancien
Gondwana est aussi devenu un véritable lieu culturel. Conférences, rencontres et rendez-vous musicaux complètent une programmation d’expositions temporaires où photographie, peinture et dessin contemporain viennent régulièrement se confronter aux objets traditionnels de la collection.
En 2025, le photographe camerounais Martin Abega y présentait par exemple Les Marques du Divin, faisant dialoguer corps, scarifications, masques et sculptures africaines. Une manière, pour Frédérique Doublat, de rappeler que l’Afrique ne se résume pas à son patrimoine ancien et que son extraordinaire vitalité artistique se poursuit aujourd’hui.
Actuellement, c’est Capucine Minot qui investit la galerie avec Échos de la Terre Rouge, visible jusqu’au 31 octobre 2026. Ses dessins ne sont pas simplement accrochés à côté des œuvres africaines : ils les observent, les agrandissent et les réinterprètent. Une maternité sénoufo devient une réflexion sur la transmission, une minuscule amulette révèle sous son crayon des détails presque invisibles, tandis qu’un appuie-nuque éthiopien dévoile toute l’architecture de ses lignes.
Un jeu de va-et-vient particulièrement pertinent dans un lieu comme Gondwana : le dessin invite à regarder de nouveau l’objet, et l’objet à lire autrement le dessin. Une rencontre entre matières, formes, époques et regards qui résume finalement assez bien la philosophie de cette singulière passerelle entre Marseille et l’Afrique.
Par Eric Foucher / Texte et photos












