Dès l’entrée de l’exposition “Art nouveau, Art déco”, deux figures marseillaises se font face, comme deux époques qui se croisent. À travers ces deux femmes se joue l’un des basculements esthétique majeur du XXème siècle.
De la ligne végétale aux géométries modernes
Avec près de 300 œuvres réunies -mobilier, verreries, céramiques, mode, affiches, dessins ou objets décoratifs – l’exposition traverse près d’un demi-siècle de création, entre 1889 et 1937.
Le parcours montre comment les courbes organiques inspirées de la nature vont progressivement laisser place à des lignes plus sobres, géométriques et modernistes caractéristiques de l’Art déco.
Dans les premières salles consacrées à l’Art nouveau, la nature règne partout. Les fleurs, le monde marin, les lianes végétales et les silhouettes féminines envahissent meubles, verreries et céramiques.
On retrouve évidemment les grandes figures du mouvement comme Hector Guimard, célèbre pour les bouches du métro parisien, mais aussi Émile Gallé, Daum ou Louis Majorelle issus de l’École de Nancy.
La scénographie multiplie les dialogues entre matériaux et disciplines : verreries aux formes végétales, meubles ondulants, vases aux émaux expérimentaux ou pièces issues des manufactures de Sèvres témoignent de cette volonté nouvelle d’harmoniser architecture, mobilier et objets du quotidien.
L’exposition montre aussi combien cette révolution esthétique accompagne les bouleversements techniques du début du XXe siècle : électricité, nouveaux matériaux, industrialisation et essor des grandes expositions universelles nourrissent alors l’imaginaire des artistes. Peu à peu pourtant, les courbes se tendent, les décors s’épurent et la modernité change de visage.
Marseille, carrefour méditerranéen des styles
L’une des grandes réussites de l’exposition est de replacer Marseille au cœur de ces transformations esthétiques.
Grâce à sa position de grand port méditerranéen, la ville devient alors un véritable laboratoire de diffusion des arts décoratifs entre Paris, l’Europe et l’Orient.
Les ateliers de céramique marseillais de Saint-Jean-du-Désert ou d’Aubagne dialoguent ici avec des œuvres venues du Musée d’Orsay, du Mobilier national, du Musée Lalique ou encore de collections particulières.
Les affiches de David Dellepiane rappellent aussi le rôle central des grandes expositions marseillaises du début du siècle, notamment l’Exposition internationale d’électricité de 1908 qui symbolisait alors le culte du progrès technique.
La ville apparaît ainsi comme une véritable porte d’entrée des modernités. Le développement des lignes ferroviaires Paris-Lyon-Méditerranée et des grandes compagnies maritimes favorise l’arrivée des styles, des matériaux et des influences artistiques venues de toute l’Europe.
Quand la mode raconte l’émancipation féminine
La mode occupe une place essentielle dans le parcours et agit presque comme un fil rouge entre les deux mouvements artistiques. À travers robes, manteaux, accessoires et silhouettes, l’exposition raconte aussi l’évolution du rôle des femmes dans la société.
Au début du parcours, les silhouettes restent encore très Belle Époque : tailles corsetées, chapeaux imposants, attitudes presque décoratives.
Puis les lignes s’assouplissent progressivement jusqu’aux silhouettes modernistes des années 1930. La figure de Gaby Delys résume parfaitement cette transition : artiste de music-hall marseillaise devenue star internationale, elle incarne déjà une femme plus libre, plus mobile et plus moderne.
Les prêts exceptionnels de Chanel, de la Fondation Azzedine Alaïa ou encore du Musée Fortuny de Venise enrichissent cette lecture de la mode comme miroir des mutations sociales et esthétiques du siècle.
À travers cette traversée spectaculaire des arts décoratifs, le Château Borély signe finalement bien plus qu’une simple exposition historique. « Art nouveau – Art déco. Marseille au cœur des styles » montre comment ces deux mouvements continuent encore aujourd’hui d’influencer notre regard sur le design, l’architecture, la mode et notre manière d’habiter le monde.
Par Eric Foucher / Texte et photos












