À Marseille, ville placée sous la protection de Notre-Dame-de-la-Garde, figure emblématique surnommée la « Bonne Mère », le sujet s’impose comme une évidence. Mais loin des clichés de la mère méditerranéenne protectrice et omniprésente, l’exposition du Mucem choisit le pluriel pour mieux en révéler les contradictions et la richesse. Un parcours ambitieux qui traverse quatre millénaires d’histoire, de l’Antiquité à l’art contemporain
Déesses, vierges et mères idéales : la maternité dans les imaginaires
La première partie ce cette exposition nous plonge dans les représentations mythiques et symboliques de la maternité. Déesses antiques, figures religieuses, allégories politiques : la mère y est tour à tour nourricière, sacrée, protectrice et profondément idéalisée.
« Les sociétés ont sans cesse eu besoin de mères symboliques pour se raconter », rappelle Anne-Cécile Mailfert, commissaire d’exposition
Mais cet idéal vacille. Chez Louise Bourgeois, la mère devient une figure troublante, une chienne sans tête aux mamelles prêtes à nourrir et aux pattes à griffer. Chez La Vierge allaitante incarne une pureté inaccessible, tandis qu’Ève, pécheresse, porte la responsabilité d’une maternité douloureuse. La grenade, omniprésente, symbolise à la fois fécondité et destin.
Et Marianne, devenue emblème de la République au XIXe siècle, incarne un autre paradoxe : celui d’une nation représentée par une femme privée de droits.
Dès cette première section, l’exposition invite à un déplacement du regard. « Faire un pas de côté dans les imaginaires », explique Caroline Chenu (la seconde commissaire) pour mieux déconstruire les archétypes maternels.
Femmes en vie : les réalités multiples de la maternité
Changement de ton dans la seconde partie : ici, la maternité quitte le mythe pour entrer dans le réel.
« Raconter les réalités de la maternité, c’est montrer la réalité matérielle du corps des femmes », affirme Anne-Cécile Mailfert.
Règles, grossesse, accouchement, mais aussi infertilité, abandon ou deuil : les expériences se dévoilent sans filtre. L’arrivée des règles devient un moment clé, marquant l’entrée dans une assignation sociale à la maternité.
Les œuvres témoignent aussi des luttes : affiches militantes, combats pour les droits à l’avortement, revendication de disposer de son corps. « La maternité est aussi une lutte constante pour l’émancipation », rappelle la commissaire.
Certaines pièces frappent par leur puissance visuelle : silhouettes féminines privées de bouche, corps contraints, ou encore le fauteuil de Gaetano Pesce, symbole d’une condition assignée.
Dans cette section, la maternité est plurielle : choisie, empêchée, refusée. « La maternité est une acception globale, qu’un enfant naisse ou non », précise Caroline Chenu.
Le fil : transmission, attachement et héritages
La dernière partie explore les liens entre mères et enfants, ce « fil » invisible qui traverse les générations.
« La mère est souvent garante d’une transmission sans faille », rappelle l’exposition, tout en montrant les tensions et ambivalences de ces relations.
Avec Cécile Cornet, le fil d’Ariane devient une métaphore du lien et de l’émancipation. À l’inverse, la figure de Niobé, revisitée par Laurent Perbos, incarne le deuil absolu.
La mer, omniprésente, agit comme une matrice symbolique, source de vie et d’inspiration pour les artistes. Elle accompagne le visiteur jusqu’à l’installation finale de Joana Vasconcelos : un cœur monumental composé de couverts torsadés, vibrant au rythme d’un fado.
Une exposition prolongée par une programmation engagée
Autour de l’exposition, le Mucem déploie une programmation riche et inclusive. Le projet participatif MammaMix donne la parole à des femmes de tous horizons, tandis que des outils accessibles permettent d’ouvrir le parcours à tous les publics.
« Je ne sais rien faire… je n’ai fait qu’élever mes enfants. ». Cette phrase souvent entendue a donné l’inspiration à la pièce qui conclut le parcours – mais qui aurait pu tout aussi bien l’ouvrir.
Un « CV de la bonne mère » qui résume l’un des enjeux majeurs de l’exposition : rendre visible ce qui ne l’est pas.
Par Eric Foucher / Texte et photos












